De 5,9 milliards de dollars en 2019 à un projet de 24,8 milliards pour 2027, la taille nominale du budget congolais a profondément changé. Derrière cette progression : recettes minières, mobilisation fiscale, numérisation, facture normalisée et élargissement de l’assiette. Mais une autre question s’impose désormais : combien de ces milliards seront réellement mobilisés, dépensés et transformés en résultats visibles pour les Congolais ?
Il y a encore quelques années, imaginer la République démocratique du Congo construire un budget national proche de 25 milliards de dollars aurait semblé particulièrement ambitieux.
Aujourd’hui, ce seuil n’est plus théorique.
Le 15 septembre 2026, la Première ministre Judith Suminwa Tuluka a déposé à l’Assemblée nationale le projet de loi de finances 2027, évalué à 56 929 milliards de francs congolais, soit environ 24,8 milliards de dollars. Le document doit encore être examiné par le Parlement : il s’agit donc, à ce stade, d’un projet et non du budget définitivement adopté.
Derrière le chiffre se trouve une transformation beaucoup plus large des finances publiques congolaises.
De 5,9 milliards en 2019 à 24,8 milliards projetés pour 2027
Le point de départ permet de mesurer l’ampleur du mouvement.
Au début des années 2000, la RDC sortait de plusieurs années de guerre, avec un appareil administratif fortement affaibli et une capacité limitée à mobiliser ses propres ressources.
En 2019, le projet de budget de l’État était encore évalué à 10 352,3 milliards de FC, soit environ 5,9 milliards de dollars au taux de change retenu à l’époque.
La première loi de finances entièrement élaborée sous la présidence de Félix-Antoine Tshisekedi marque ensuite un changement d’échelle : pour 2020, le Parlement arrête finalement le budget à 18 545,2 milliards de FC, soit environ 11 milliards de dollars.
La pandémie de Covid-19 bouleverse ensuite les prévisions. Pour 2021, le projet de budget retombe à environ 6,9 milliards de dollars, dans un environnement économique fortement perturbé.
La remontée reprend par la suite.
Le projet de budget 2023 est présenté à 14,6 milliards de dollars. En 2024, la loi de finances initiale dépasse 40 986 milliards de FC, soit plus de 16 milliards de dollars selon le taux retenu lors de son élaboration.
Pour 2025, la loi de finances promulguée atteint 51 553,5 milliards de FC ; elle sera ensuite révisée à 50 691,8 milliards de FC, environ 17,2 milliards de dollars, dans le collectif budgétaire adopté en cours d’exercice.
En 2026, le Parlement adopte un budget de 54 335,7 milliards de FC, soit environ 22 milliards de dollars.
Et pour 2027, le gouvernement propose désormais 24,8 milliards de dollars, soit une hausse annoncée d’environ 12 % par rapport à la référence de 22 milliards retenue pour 2026. Les recettes courantes sont projetées à environ 17,5 milliards de dollars, avec une pression fiscale annoncée à 12,8 %.
Comment expliquer cette progression ?
Les mines, premier moteur de recettes
Une partie de la réponse se trouve sous le sol congolais.
La RDC produit notamment du cuivre et du cobalt à très grande échelle. Mais produire davantage ne suffit pas automatiquement à remplir les caisses publiques : encore faut-il connaître les volumes réellement produits et exportés, leur qualité, leur valeur et les prélèvements effectivement dus à l’État.
Le FMI relève précisément le renforcement des contrôles sur la quantité et la qualité des exportations minières. Un nouveau laboratoire destiné à vérifier ces paramètres a été lancé en novembre 2023, selon l’institution.
La fiscalité appliquée aux entreprises, particulièrement dans le secteur extractif, a également pesé dans la progression des recettes.
L’année 2022 est particulièrement révélatrice.
Selon le FMI, les recettes du gouvernement central sont passées de 10,2 % du PIB en 2021 à 14,4 % en 2022. L’institution attribue cette hausse principalement à l’amélioration des termes de l’échange liée aux cours des matières premières et à des recettes exceptionnelles provenant des contrôles fiscaux, notamment sur les superprofits.
La progression n’a toutefois pas été linéaire : avec le recul des prix du cuivre et du cobalt, ce ratio est redescendu autour de 12,4 % du PIB en 2023, selon les estimations du FMI.
Autrement dit, l’amélioration de la mobilisation intérieure est réelle, mais elle demeure également exposée aux fluctuations du secteur minier.
La collecte fiscale entre progressivement dans l’ère numérique
Deuxième transformation : la numérisation.
À travers les régies financières, l’État cherche progressivement à réduire les opérations difficilement traçables, identifier davantage de contribuables et laisser une empreinte numérique permettant de vérifier les montants déclarés et ceux effectivement dus.
À la Direction générale des impôts, cette évolution est désormais visible dans les services de télédéclaration, d’immatriculation et d’identification fiscale proposés en ligne. La DGI présente elle-même la modernisation et la numérisation comme des composantes de ses réformes fiscales.
La logique est simple : plus une opération est traçable, plus l’administration dispose théoriquement d’informations pour contrôler l’impôt correspondant.
La facture normalisée change la traçabilité des ventes
C’est l’une des réformes les plus concrètes.
La facture normalisée repose sur des dispositifs électroniques fiscaux reliés à l’administration des impôts. Chaque transaction concernée laisse ainsi des informations permettant d’en retracer les principaux éléments fiscaux.
La DGI explique que le système doit permettre de garantir la traçabilité des transactions, combattre la fraude, améliorer la mobilisation des recettes et moderniser l’administration fiscale.
Après une phase de préparation et de formation engagée notamment en 2024, l’obligation d’exiger et de délivrer une facture normalisée au moyen d’un dispositif électronique fiscal est devenue effective pour les contribuables concernés à partir du 1er décembre 2025.
L’enjeu touche directement la TVA : mieux connaître les transactions et le chiffre d’affaires déclaré doit permettre à l’administration de mieux contrôler la taxe effectivement due.
Faire contribuer davantage d’activités
L’autre chantier consiste à élargir l’assiette fiscale.
Identification des contribuables, contrôles fiscaux, examen des exonérations, lutte contre la fraude, amélioration du suivi des opérations économiques et des exportations minières : la logique consiste non seulement à percevoir davantage auprès des contribuables déjà connus, mais aussi à intégrer dans le système fiscal une part plus importante de l’activité économique.
La DGI inscrit explicitement ses réformes actuelles dans une stratégie visant à renforcer la transparence et à élargir l’assiette fiscale.
Le gouvernement affiche d’ailleurs une trajectoire pluriannuelle : lors de la présentation du budget 2026, le ministère du Budget indiquait viser une pression fiscale de 12 % en 2026, 13 % en 2027 et 15 % en 2028.
Une capacité budgétaire qui change d’échelle
En valeur nominale, l’écart est considérable.
Le projet de budget 2019 représentait environ 5,9 milliards de dollars. Huit ans plus tard, celui de 2027 atteint 24,8 milliards. La comparaison doit être maniée avec prudence — taux de change, inflation, modifications budgétaires et niveaux d’exécution peuvent considérablement modifier la réalité économique d’un budget exprimé en dollars — mais elle traduit néanmoins un changement d’échelle des prévisions financières de l’État.
Cette capacité budgétaire accrue permet à l’État d’inscrire des moyens plus importants dans des secteurs comme l’éducation, la santé, la défense, les infrastructures, les rémunérations et les investissements publics.
Pour 2027, le gouvernement annonce notamment des priorités portant sur la sécurité et la défense, le pouvoir d’achat, l’agriculture, la production locale et les infrastructures, notamment routières, aéroportuaires et universitaires.
La gratuité de l’enseignement de base, engagée sous la présidence Tshisekedi, fait également partie des politiques publiques dont la soutenabilité dépend directement de la capacité de l’État à mobiliser durablement davantage de ressources.
Après la taille du budget, l’épreuve de l’exécution
Le débat budgétaire congolais entre ainsi dans une nouvelle phase.
La question n’est plus uniquement de savoir si la RDC peut présenter un budget de 10, 15, 20 ou près de 25 milliards de dollars.
Pour le projet 2027, trois données permettront surtout d’en mesurer la portée réelle : combien des 24,8 milliards annoncés seront effectivement mobilisés ; combien seront réellement dépensés conformément aux crédits votés ; et quels résultats concrets ces dépenses produiront pour la population.
Car entre une prévision inscrite dans une loi de finances et l’argent effectivement encaissé puis dépensé, l’écart peut être important. Les révisions intervenues en 2024 et 2025 rappellent d’ailleurs qu’un budget évolue avec la conjoncture économique, le taux de change, les recettes réellement encaissées et les contraintes sécuritaires.
C’est désormais sur ce terrain que se jouera l’enjeu du budget 2027.
Après la croissance spectaculaire des chiffres, vient celle de l’exécution : pour les Congolais, la progression d’un budget prend tout son sens lorsqu’elle devient école, soins, sécurité, route, emploi, salaire payé et pouvoir d’achat.
Aristote TALY

