Lors d’un Déjeuner & Débat réunissant décideurs publics, ingénieurs et entrepreneurs, le sénateur Jean Bamanisa a dressé un diagnostic sans détour du secteur de la construction en République démocratique du Congo, entre routes mal bâties, normes absentes et urgence de former une nouvelle génération de bâtisseurs.
Kinshasa, la ville qui ne dort jamais et qui, pourtant, s’embourbe chaque jour un peu plus dans ses propres artères. C’est dans une salle où se croisaient badges d’entreprises, carnets de notes et tasses de café que s’est tenu, ce vendredi, le Déjeuner & Débat organisé par le Club BTP & CMA, en partenariat avec la Fédération des entreprises du Congo (FEC). Autour de la table, ingénieurs, formateurs, représentants ministériels et chefs d’entreprise du secteur du bâtiment et des travaux publics n’étaient pas venus pour de simples civilités protocolaires. Le thème choisi ne laissait guère de place à l’esquive : « Formation professionnelle, validation de l’expérience et qualité des ouvrages », décliné en un sous-thème tout aussi exigeant : « Structurer les compétences du BTP au service des projets, des maîtres d’ouvrage et des entreprises du secteur ».
Une matinée pensée comme un chantier de réflexion
Le programme de la journée, minutieusement calibré, en disait long sur l’ambition des organisateurs. Après l’accueil des invités et une cérémonie d’ouverture animée par Mme Euphrasie Kayembe, c’est le sénateur Jean Bamanisa Saïdi, président du Club BTP & CMA, qui a prononcé le mot de bienvenue. Est venue ensuite la keynote institutionnelle de Marc Ekila, ministre de la Formation professionnelle et Métiers, consacrée à la politique nationale de formation professionnelle et à la structuration des compétences dans les métiers du BTP.
La matinée s’est ensuite déployée en deux temps forts. Le premier panel, modéré par Guy-Christian Moju, de la Cellule de développement urbain de Kinshasa (CDUK), a réuni autour de la question de la formation et de la validation de l’expérience acquise des voix aussi diverses que celles de Carine Ewuli, directrice des ressources humaines de PPC Barnet, de Mathieu Xavier, formateur au Bâtiment CFA Évreux, d’Agathe Tshimpanga, représentante de la Banque africaine de développement, de George Alise Kalebo, président national de l’UCONAPE, ainsi qu’un représentant de l’Office des routes. Le second panel, animé par Michel Uyumbu, président de la Corporation des ingénieurs, avec une keynote portée par le ministère des Infrastructures et Travaux publics, s’est penché sur la qualité des ouvrages et l’urgence de renforcer les compétences techniques et la conformité aux normes, avec la participation de Serge Ngana Gaza, directeur des études prospectives et de la planification de l’INPP, de Jean Aimé Mavard, directeur général du Bureau technique de contrôle, de Mbobo Lam, représentant du ministre provincial des Infrastructures, Travaux publics et Reconstruction, de Mélissa Jacquet, directrice générale de KOEMA, et d’Emmanuel Mambote, directeur général de Septentrional Group. L’événement, soutenu notamment par la FEC, l’Office national de l’emploi (ONEM), la Société financière d’assurance (SFA), PPC Cement et l’INPP, s’est refermé sur le mot du secrétaire exécutif national du Club BTP & CMA, avant un moment de réseautage entre participants.
Le constat sans fard d’un sénateur bâtisseur

C’est cependant le mot de clôture de Jean Bamanisa qui a donné à cette rencontre toute sa tonalité. Sénateur, mais aussi promoteur du Club BTP & CMA et d’Expo Béton, l’homme a choisi de ne pas ménager son auditoire. « Nous sommes tous Kinois et nous sommes devant une situation qui nous prend à la gorge aujourd’hui », a-t-il lancé, avant d’ajouter que cette situation « prouve qu’il n’y a pas eu de bonne planification depuis plusieurs années ». Selon lui, il faudrait encore « plusieurs dizaines d’années, si pas plus » pour rattraper le retard accumulé, tant les capacités actuelles des entreprises locales limitent le rythme des chantiers à environ 200 kilomètres de route par an.
Le sénateur a identifié trois failles structurelles : l’insuffisance de la planification, le manque de moyens consacrés aux routes et aux infrastructures, et l’absence, pendant des années, d’un véritable système de formation des compétences. « Ça fait trois, quatre ans que nous avons mis en place le Club BTP », a-t-il rappelé, précisant que l’Expo Béton avait été conçue précisément pour encourager une consommation et une construction de meilleure qualité. Avec la double casquette de sénateur et d’acteur du secteur privé, il n’a pas hésité à pointer les responsabilités de l’État : « Le gouvernement a du retard à nous suivre, à suivre le secteur privé. Aujourd’hui, il y a de beaux bâtiments, mais il n’y a pas de bonnes routes. »
Remontant jusqu’à l’époque coloniale, où la formation des topographes et des géomètres constituait, selon lui, une priorité aujourd’hui oubliée, Jean Bamanisa a déploré la dégradation des services du cadastre, de l’urbanisme et des affaires foncières : « Nos rues, nos maisons, nos façades, on va tellement les casser. Parce qu’il faut refaire. On n’a pas respecté les normes. »
Routes rigides, compétences fragiles
Le sénateur a plaidé pour la relance d’une commission dédiée au béton, un matériau qu’il présente comme porteur d’opportunités pour les petites et moyennes entreprises congolaises, à condition qu’elles soient correctement formées. Il a dénoncé le manque de qualification des sociétés attributaires de certains contrats, responsable, selon lui, d’un mauvais roulement et d’une adhérence défaillante sur des routes rigides censées durer cinquante ans. Il a également regretté l’absence de galeries techniques permettant le passage des câbles et des tuyaux, les chaussées congolaises se limitant trop souvent, selon ses mots, à « juste chaussées, bordure à bordure ».
Évoquant une proposition de loi qu’il venait de déposer au Sénat, il a expliqué vouloir désormais qualifier juridiquement la route dans son ensemble, emprises et servitudes comprises, afin de mieux réglementer l’occupation de ces espaces aujourd’hui envahis par des constructions informelles : « Les emprises sont devenues les marchés. On est en train de les casser, on a construit dessus. » Il a exprimé sa compassion envers le gouvernement provincial de Kinshasa, qu’il décrit comme héritier de « 60 ans d’inactions et de mauvaises pratiques ».
Le chantier des normes et la question de la surfacturation
Le sénateur a par ailleurs insisté sur la nécessité de créer une Agence nationale de normalisation, un organe neutre qui viendrait pallier les insuffisances actuelles, où l’édiction des normes reste confinée à une simple direction du ministère de l’Industrie, sans consensus des autres structures concernées. Fort de son expérience dans la gestion de contrats publics, il a également dénoncé la surfacturation et le « coulage » observés sur certains chantiers de routes en asphalte, où la diminution des quantités de matériaux se traduit concrètement par des couches d’asphalte de 3 centimètres là où huit auraient été nécessaires. « Le système est à refaire. Nos villes sont à refaire », a-t-il résumé, appelant à une main-d’œuvre qualifiée, des matériaux conformes et une accélération des travaux.
Face à une croissance démographique kinoise estimée à 6 % par an, Jean Bamanisa a jugé insuffisant un rythme de construction limité à 100 kilomètres annuels et a rappelé l’existence d’accords signés avec les Nations unies, le Qatar et d’autres puissances, dont il souhaite qu’ils servent exclusivement aux infrastructures urbaines. Il évalue à 30 milliards de dollars sur quinze ans les besoins nécessaires pour remettre à niveau l’offre d’infrastructures des villes congolaises, faute de quoi les interventions resteront, selon lui, de simples « contrats-mandats » sans effet durable. Il a conclu en annonçant que la prochaine édition d’Expo Béton se tiendrait à Kinshasa, autour de la thématique de l’automobile des villes.
Ce que cette rencontre dit du secteur
Au-delà des chiffres et des annonces, cette rencontre illustre une prise de conscience partagée par les acteurs publics et privés du BTP congolais : sans compétences certifiées, sans normes opposables et sans financements pérennes, la qualité des infrastructures continuera de peser sur le quotidien des Kinois. La présence, autour de la même table, d’un ministre, de représentants d’institutions financières internationales, de formateurs et de dirigeants d’entreprises traduit une volonté de dialogue entre des mondes qui, trop souvent, s’ignorent. Les mois à venir diront si cette mobilisation se traduira par l’adoption de la proposition de loi sur la construction, par la création de l’Agence nationale de normalisation évoquée, ou par la mobilisation effective des financements internationaux annoncés.
Une ville qui attend ses bâtisseurs
Il y a, dans les mots de Jean Bamanisa, l’aveu d’un retard immense et la conviction, tout aussi affirmée, qu’il n’est pas trop tard pour agir. Entre les façades qu’il faudra un jour démolir pour n’avoir pas respecté les normes et les routes rigides censées tenir un demi-siècle, Kinshasa se trouve à un carrefour : celui où la formation professionnelle cesse d’être un vœu pieux pour devenir, enfin, le socle sur lequel se bâtissent les villes qui durent.
Aristote TALY

