Alors que Kisangani, la porte de l’Est, continue de chercher son âme dans l’obscurité, un homme a décidé de rallumer la flamme. En pleine trêve parlementaire, le sénateur Jean Bamanisa Saïdi — que la population Boyomaise n’a jamais cessé d’appeler fièrement « Monsieur le Courant » — n’a pas plié bagage. Il a, au contraire, verrouillé le dossier qui brûle le plus les cœurs et les transformateurs : l’électricité.

L’homme ne porte pas ce surnom par hasard ou par flagornerie. Il y a une époque, pas si lointaine, où Kisangani expérimentait ce qui ressemblait à un miracle administratif. À l’époque où Jean Bamanisa occupait le fauteuil de gouverneur, la ville a connu ce qu’elle n’avait jamais vu de mémoire d’homme : un courant ininterrompu, irriguant simultanément les six communes. Une planification chirurgicale. Un exploit qui lui a valu ce titre de noblesse populaire : « Unité de mesure » . Aujourd’hui, au Palais du Peuple ou dans les antichambres de la Primature, il mène un combat d’une autre envergure : faire en sorte que ce passé glorieux redevienne le présent, et que les choses, enfin, s’améliorent structurellement.
L’OR NOIR DE LA TSHOPO RESTÉ DANS L’OMBRE
Kisangani vit un paradoxe insupportable. L’une des métropoles les plus stratégiques de la République, baignée par le puissant fleuve Congo et survolant les chutes de la Tshopo, reste plongée dans la pénombre une grande partie de la journée. La centrale hydroélectrique de la Tshopo existe, oui. Mais elle est devenue le symbole d’un potentiel en déshérence.
Face à ce gâchis, l’État a sorti la calculette. En juillet 2025, le Conseil des ministres a adopté un plan d’électrification d’envergure de 150 millions de dollars US . Objectif affiché : faire bondir la production pour atteindre au moins 54,5 mégawatts, afin de sortir la ville de léthargie .
Le sénateur Bamanisa Saïdi, en stratège aguerri, connaît le dossier sur le bout des doigts. Sa voix, lorsqu’il en parle, porte une urgence mesurée mais ferme, celle d’un homme qui ne veut plus qu’on lui vende du vent.
« La question de l’électricité est très cruciale. Nous allons mettre toute la pression qu’il faut pour que ce contrat démarre effectivement dans son exécution, pour que Kisangani sorte de la pénombre ou de l’obscurité. »
Sortir de la pénombre. L’expression est lourde de sens. Elle cristallise les frustrations accumulées et remet au goût du jour ce surnom de « Monsieur le Courant » que lui ont accolé ses pairs, conscients que sur ce terrain, l’homme sait de quoi il parle.
50 MILLIONS DISPONIBLES : L’ARGENT DORT, KISANGANI SOUFFRE
C’est le scandale dans le scandale. Le sénateur lève le voile sur un fait capital, soigneusement ignoré du grand public : l’argent est déjà là. Une enveloppe d’environ 50 millions de dollars, sécurisée par le FRIVAO (Fonds de Réparation des Victimes des Activités Illicites de l’Ouganda) et le ministère de la Justice, dort pendant que la population compte les bougies.
« La question de l’électricité continue de se poser, martèle JBS. Je pense qu’il faut qu’à un moment, certaines autorités prennent conscience que ce n’est pas une question d’aller faire des tours à la Tshopo, de dire qu’on va le faire, et puis que ce n’est jamais fait. Il faut de la technicité. »
Cette technicité, le sénateur est allé la chercher au sommet de l’État. La semaine précédant ces déclarations, il a mené une série de consultations au cordeau : le Premier ministre, le ministre de la Justice, celui des Ressources hydrauliques, et le ministre des Finances ont tous été saisis. Son message était simple : il faut de la clarté, et plus de ces promesses non tenues qui finissent par tuer la confiance des citoyens.


FORREST ET L’EXPERTISE INTERNATIONALE : FINI LA BRICOLE
L’argent existe, le contractant aussi. Le marché a été attribué à Congo Energy, une filiale du Groupe Forrest . Le choix de cet opérateur n’est pas anodin. Basé au Katanga, le groupe Forrest n’en est pas à son coup d’essai. Il pilote actuellement à Kinshasa l’un des projets les plus ambitieux du continent : la centrale hydroélectrique de 900 MW à Kinsuka .
Le parallèle est saisissant. Pendant qu’à Kinsuka, on parle d’un investissement de 2,8 milliards de dollars pour sortir de terre un des plus grands projets hydroélectriques privés d’Afrique centrale , à Kisangani, on se contenterait de miettes si la vigilance ne s’imposait pas .
Jean Bamanisa l’affirme sans détour : ce contrat, signé avec la bénédiction du gouvernement (via le ministre des Ressources Hydrauliques et celui de la Justice), doit être un tournant. Mais il met en garde contre les vieux démons :
« Nous leur avons rappelé que nous n’avons pas le temps d’attendre — que les travaux doivent commencer rapidement. Et ces travaux, ce n’est plus du rafistolage comme nous avons vu ici. On a déposé des turbines à Likasi, on savait que ça n’allait pas marcher — je vous l’avais dit. On fait des chipotages. »
150 MILLIONS POUR UNE VISION, PAS POUR DES PROMESSES
Le sénateur est catégorique : le temps du rafistolage est révolu. Il ne s’agit plus de changer une pièce ici ou là. Le projet global, évalué par l’Agence Française de Développement (AFD) et d’autres bureaux d’études internationaux, s’articule autour d’un triptyque d’acier :
- La réhabilitation complète de la centrale existante et l’intégralité de son réseau de distribution.
- La construction d’une centrale solaire pour éponger les déficits immédiats.
- La construction de Tshopo 2, une unité hydroélectrique neuve de 14 à 16 MW.
« Voilà des projets que nous voulons pour que Kisangani arrête d’être oublié », tranche-t-il, la voix grave. « Parce qu’aujourd’hui, Kisangani est oublié — non seulement par les hommes politiques de la ville, mais personne, ni le gouvernement provincial, ni la province, ne sait qui s’en charge. On ne sait pas où est l’âme de notre province. Qu’est-ce qu’on veut en faire ? »
Cette interrogation, en forme de cri du cœur, résonne comme un avertissement. Alors que la SNEL et le gouvernement provincial multiplient les déclarations, Bamanisa prévient : « Je vais demander que, avant qu’ils viennent faire des discours ici, soit nous les sanctionnons quand ce n’est pas vrai, soit nous leur interdisons de venir nous promettre des choses qui ne sont pas faisables. »
Le dossier est posé sur la table. L’argent est là. L’opérateur est connu et crédible. L’expertise de Tractebel, qui a validé les études, est incontestable . Il ne manque plus qu’une chose : la volonté politique de passer de la pénombre à la lumière.
Pour « Monsieur le Courant », l’heure n’est plus aux discours, mais aux sanctions et aux kilowatts.
Aristote TALY

