Une Année 2025 Atypique Marquée par des Défis Sans Précédent
Dans une ambiance feutrée de l’hôtel le triangle, journalistes et cadres humanitaires se sont réunis autour d’un café-presse empreint de gravité et d’espoir. Au cœur des discussions : le bilan de l’unité d’urgence KERE de Médecins Sans Frontières, qui a affronté en 2025 des crises oubliées et des défis opérationnels inédits dans quatre provinces de l’ex-Province orientale.

UN DISPOSITIF D’INTERVENTION AU SERVICE DES POPULATIONS VULNÉRABLES

Depuis 2018, le KERE (Kisangani Emergency Response) déploie ses équipes médicales dans les zones les plus reculées de Tshopo, Ituri, Bas-Uélé et Haut-Uélé. Cette unité d’intervention rapide constitue l’avant-garde humanitaire de MSF en République démocratique du Congo, couvrant pas moins de 83 zones de santé réparties sur ces quatre provinces stratégiques.
La mission est aussi claire qu’exigeante : surveiller, explorer, évaluer et répondre aux urgences médico-humanitaires dans un environnement où l’accessibilité demeure un luxe. Routes impraticables, ponts emportés par les pluies torrentielles, villages enclavés au cœur de forêts denses – autant d’obstacles qui n’ont jamais découragé ces équipes d’urgentistes aguerris.
Défis opérationnels KERE
2025 : UNE ANNÉE HORS NORMES POUR LE KERE
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre janvier et décembre 2025, le dispositif KERE a enregistré 47 alertes sanitaires, lancé 16 missions exploratoires et effectué 15 interventions d’urgence – un niveau d’activité qui témoigne d’une capacité de réponse consolidée au fil des années.
DES RÉPONSES MULTIDIMENSIONNELLES AUX CRISES SANITAIRES
L’année a été marquée par une diversité d’urgences qui ont mobilisé l’ensemble des ressources humaines et logistiques :
DANS LA PROVINCE DE TSHOPO :
La méningite a frappé en début d’année dans la zone de santé de Banalia, nécessitant une intervention rapide avec identification de sept cas suspects et distribution massive de kits de prise en charge dans les structures sanitaires locales.
Mais c’est surtout le choléra qui a mobilisé les équipes pendant près de dix mois. Plus de 4 087 cas ont été pris en charge dans douze zones de santé, entre mars et décembre. Une riposte d’envergure qui a permis de vacciner 18 025 personnes dans les sites de déplacés de Kongakonga, Saint-Gabriel et Aspiro à Kisangani – ces lieux de refuge précaire où la promiscuité transforme chaque épidémie en menace mortelle.
Activités principales 2025
La réponse sanitaire s’est également étendue aux populations déplacées, avec la vaccination de 4 963 enfants contre la poliomyélite dans la zone de Wanie Rukula, ainsi qu’un soutien logistique au Programme Élargi de Vaccination (PEV).
L’afflux massif de blessés en mars-avril, suite aux violences dans la ville de Kisangani, a nécessité l’identification de trois structures de prise en charge d’urgence : l’Hôpital Général de Référence de Kabondo, l’Hôpital Général de Référence Makiso Kisangani et l’Hôpital du Cinquantenaire.
DANS LA PROVINCE DU BAS-UÉLÉ :
La zone de santé d’Ango a connu une double crise : réponse au paludisme touchant 5 934 enfants de moins de 15 ans, suivie d’une intervention face aux mouvements de population de juin à août, avec la prise en charge de 5 383 réfugiés centrafricains dans le site de Zapay.
DANS LA PROVINCE D’ITURI :
Le KERE a répondu aux mouvements de population dans la zone de santé d’Adi, accueillant les réfugiés du Sud-Soudan. Un total de 33 529 consultations médicales a été réalisé, tandis que 43 391 enfants ont été vaccinés contre la rougeole. L’aménagement de sources d’eau potable a permis à 15 385 ménages de bénéficier d’une eau salubre, et 5 863 ménages ont reçu des kits non alimentaires essentiels.
Chiffres clés 2025
NICOLAS, COORDINATEUR DU KERE : « NOUS AVONS DÉPASSÉ NOTRE RÔLE INITIAL »
Au terme de la présentation, Monsieur Nicolas, coordinateur du KERE à Kisangani, a accepté de répondre aux questions des journalistes présents. Son analyse dévoile les coulisses d’une année humanitaire exceptionnelle.

UNE ANNÉE ATYPIQUE AUX DÉFIS INATTENDUS
« L’année 2025 a été atypique », confie-t-il d’emblée. « Nous ne nous attendions pas à faire face à un afflux aussi important de réfugiés ni à des crises dites « oubliées », notamment dans certaines zones du Soudan du Sud et de la République centrafricaine. Pour la première fois, nos interventions ont dépassé le cadre habituel de six semaines. »
Cette réalité a contraint le KERE à sortir de sa mission traditionnelle d’observation, d’exploration et d’évaluation pour lancer des démarrages opérationnels complets – une transformation significative qui reflète l’ampleur des besoins humanitaires.
DES DÉCISIONS STRATÉGIQUES COURAGEUSES
L’année a également été marquée par des choix difficiles. « Nous avons ouvert le site d’Adi, tout en étant contraints de fermer Zapay pour différentes raisons », explique le coordinateur. « Aujourd’hui, il existe une volonté claire d’y retourner. Ces réalités font pleinement partie des priorités pour 2026, notamment face à la situation des réfugiés en provenance de la République centrafricaine. »
LE CHOLÉRA : UNE MENACE PERSISTANTE
Interrogé sur les défis sanitaires majeurs, Monsieur Nicolas ne cache pas son inquiétude : « Actuellement, le principal défi reste le choléra, une situation malheureusement préoccupante. » Cette déclaration résonne avec force dans une région où l’accès à l’eau potable demeure problématique et où les déplacements de population créent des conditions propices à la propagation de cette maladie hydrique mortelle.
Principes fondamentaux MSF
DES MESSAGES FORTS AUX PARTIES PRENANTES
Le coordinateur du KERE a profité de ce point de presse pour adresser des messages précis aux différents acteurs concernés.
AUX POPULATIONS : UN ENGAGEMENT RENOUVELÉ
« Notre message est simple et sincère : nous continuerons à collaborer avec vous. Sans cette collaboration, nos actions seraient limitées. L’esprit de partenariat avec les communautés est essentiel », a-t-il souligné avec conviction.
AUX BAILLEURS : UN APPEL À LA SOLIDARITÉ
Les mots se font plus graves lorsqu’il s’adresse aux donateurs : « Je tiens d’abord à remercier nos donateurs privés, qui rendent nos interventions possibles. Nous savons que des coupes importantes ont affecté les financements destinés à plusieurs partenaires humanitaires. »
Face aux restrictions budgétaires qui menacent l’action humanitaire mondiale, le coordinateur reste lucide : « Nous espérons que ces réductions n’auront pas d’impact majeur, même si les attentes des populations et des autorités envers MSF restent fortes. Nos capacités, cependant, ont des limites. » Puis, avec fermeté : « Le message aux bailleurs est donc clair : ne pas abandonner. »
AUX AUTORITÉS : MAINTENIR LA COOPÉRATION
« Concernant les autorités, notre volonté demeure la même : continuer à collaborer afin de les soutenir dans leur mission d’aide à la population », a précisé Monsieur Nicolas, réaffirmant ainsi la posture de neutralité et de complémentarité qui caractérise l’approche de MSF.
AUX COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES : UNE MAIN TENDUE
Le coordinateur a également adressé un message aux autorités religieuses, particulièrement catholiques, dont plusieurs paroisses – Saint-Gabriel et Sainte-Marthe notamment – se trouvent dans les zones d’intervention du KERE. « Nous collaborons avec toute la communauté, et les représentants religieux en font pleinement partie. Nous restons disponibles, ouverts au dialogue et engagés dans cette collaboration. »
Charte MSF
LES PRINCIPES IMMUABLES DE MSF AU CŒUR DE L’ACTION
Cette rencontre avec la presse a également permis de rappeler les valeurs fondamentales qui guident chaque intervention de Médecins Sans Frontières :
- L’indépendance : MSF agit sans influence des pouvoirs politiques, économiques ou religieux
- La neutralité : l’organisation ne prend pas parti dans les conflits, se concentrant uniquement sur l’aide aux victimes
- L’impartialité : l’aide est apportée selon les besoins, sans discrimination, avec priorité aux plus vulnérables
- L’éthique médicale : respect de l’éthique médicale universelle et du droit humanitaire
- L’action médicale avant tout : sauver des vies par l’intervention médicale d’urgence
- Le témoignage : MSF témoigne publiquement des crises pour sensibiliser et faire pression
- La responsabilité et la transparence : l’organisation rend compte de ses actions tout en respectant la dignité des patients et du personnel
Ces principes ne sont pas de vaines paroles. Ils se sont incarnés tout au long de 2025 dans la boue des pistes de Tshopo, au chevet des enfants malnutris d’Ituri, dans les camps surpeuplés de réfugiés du Bas-Uélé.
Présentation KERE Kisangani
2026 : POURSUIVRE L’ENGAGEMENT MALGRÉ LES OBSTACLES
Interrogé sur les priorités pour l’année qui vient, le coordinateur reste fidèle à la mission première de MSF : « Les priorités pour 2026 restent inchangées dans leur essence : continuer à répondre aux urgences et faire de notre mieux pour être aux côtés des populations qui en ont le plus besoin. C’est notre mission première et elle demeure au cœur de notre engagement. »
L’ENJEU DE LA VISIBILITÉ
Monsieur Nicolas a également évoqué un défi moins médical mais tout aussi crucial : la communication. « Il est vrai que notre travail n’est pas toujours visible médiatiquement. Nous communiquons principalement avec les autorités et collaborons étroitement avec elles, mais cela ne se traduit pas nécessairement par une forte exposition publique. »
D’où l’importance de rencontres comme ce café-presse : « C’est précisément pour cette raison que votre présence aujourd’hui est importante. Nous comptons sur vous pour renforcer la visibilité de nos actions sur le terrain. »
DES DÉFIS OPÉRATIONNELS CROISSANTS
L’un des obstacles majeurs demeure l’enclavement progressif des zones d’intervention. Routes dégradées, ponts détruits, saisons des pluies interminables – autant de facteurs qui affectent la promptitude et la rapidité des réponses aux alertes médicales et humanitaires.
« L’accessibilité de routes de plus en plus difficile affecte la promptitude et la rapidité de la réponse aux alertes et interventions médicales et humanitaires », souligne le document de présentation, illustré par des images saisissantes de véhicules enlisés dans la boue rouge des pistes congolaises.
Indicateurs de performance
UNE ÉVOLUTION POSITIVE SUR CINQ ANS
L’analyse des indicateurs de 2021 à 2025 révèle une trajectoire encourageante :
- Alertes : 71 (2021) → 96 (2022) → 77 (2023) → 49 (2024) → 47 (2025)
- Missions exploratoires : 5 (2021) → 14 (2022) → 16 (2023) → 12 (2024) → 16 (2025)
- Interventions : 2 (2021) → 12 (2022) → 13 (2023) → 9 (2024) → 15 (2025)
Cette stabilisation du nombre d’alertes en 2024-2025, après un pic en 2022, reflète selon MSF « une meilleure qualification et priorisation des signaux ». En parallèle, l’augmentation des missions exploratoires et des interventions témoigne d’une capacité accrue à transformer les alertes en réponses opérationnelles ciblées, confirmant la maturité et la valeur ajoutée du mécanisme KERE.
UNE LUEUR D’ESPOIR POUR LA PAIX EN 2026
Le point de presse s’est achevé sur une note empreinte d’humanité. Au-delà des statistiques et des défis logistiques, c’est un message d’espoir que le KERE a voulu transmettre : « Avec tous nos vœux 2026 de paix en RDC », peut-on lire sur la dernière diapositive de la présentation, accompagnée du symbole universel de la colombe.
Car derrière chaque intervention médicale, derrière chaque enfant vacciné, chaque réfugié accueilli, chaque cas de choléra traité, se dessine l’aspiration profonde à un Congo pacifié où l’humanitaire ne serait plus qu’une béquille temporaire, et non une nécessité permanente.
En attendant ce jour, les équipes du KERE continueront d’arpenter les pistes boueuses de l’ex-Province orientale, équipées de leur courage, de leurs compétences médicales et de cette conviction inébranlable qui anime Médecins Sans Frontières depuis sa création : la dignité humaine ne se négocie pas, et chaque vie mérite d’être sauvée.
À PROPOS DU KERE
Le Kisangani Emergency Response (KERE) est une unité d’intervention rapide de Médecins Sans Frontières opérant depuis 2018 dans quatre provinces de la RDC : Tshopo, Ituri, Bas-Uélé et Haut-Uélé. Couvrant 83 zones de santé, le KERE assure une veille sanitaire permanente et intervient rapidement lors d’épidémies (rougeole, méningite, choléra, fièvres hémorragiques virales), de catastrophes naturelles et de déplacements massifs de populations liés aux conflits.
Rédaction: Aristote TALY
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