Des boulevards élargis aux sauts-de-mouton, en passant par les robots roulages et la circulation alternée, Kinshasa a multiplié les interventions pour fluidifier le trafic. Dans une analyse consacrée à la capitale, l’urbaniste Joël Kyana Basila revient sur les limites de ces mesures et appelle à replacer la planification au cœur des décisions publiques. Pour lui, la mobilité se joue dès le choix des lieux où l’on construit les logements, où l’on implante les emplois et où l’on installe les services.
Élargir un boulevard, aménager un carrefour ou modifier les règles de circulation répond à une difficulté immédiate. Mais que deviennent ces aménagements lorsque les habitants doivent toujours parcourir de longues distances pour travailler ou accéder aux services de la ville ? C’est à cette échelle que Joël Kyana Basila, urbaniste DPLG, propose d’examiner les embouteillages de Kinshasa. Il invite les responsables publics à tirer les enseignements des programmes successifs, afin d’éviter de reconduire, sous des appellations différentes, des réponses dont il juge les effets trop limités.
Des boulevards modernisés, des embouteillages persistants
L’urbaniste remonte aux programmes des Cinq Chantiers et de la Révolution de la Modernité. Au cours de cette période, plusieurs axes structurants de Kinshasa ont fait l’objet de travaux d’élargissement et de modernisation. Il cite le boulevard du 30 Juin, le boulevard Lumumba, l’avenue de la Libération et l’avenue des Huileries.
Joël Kyana Basila reconnaît que ces travaux ont amélioré certaines infrastructures routières. Dans le bilan qu’il dresse, la congestion a toutefois continué de s’accentuer. Il y voit la limite d’une politique axée sur la capacité des routes à accueillir davantage de véhicules. L’élargissement d’un axe agit sur les conditions de circulation à cet endroit, tandis que la répartition des logements, des activités économiques et des services continue de déterminer les distances à parcourir et les itinéraires empruntés chaque jour.
Des robots roulages à la gestion du trafic en temps réel
Joël Kyana Basila revient aussi sur les dispositifs de régulation couramment appelés “robots roulages”, présentés à l’époque comme des “robots intelligents”. Pour l’urbaniste, l’intérêt d’un tel équipement tient à sa capacité à s’adapter à la circulation réelle. Cette capacité dépend, dans le système qu’il préconise, d’un centre de contrôle et de gestion du trafic routier.
Ce centre aurait pour rôle de recueillir, d’analyser et de traiter en temps réel les données de circulation, puis d’ajuster les dispositifs de régulation en fonction de l’état du trafic. Dans cette approche, la gestion d’un carrefour s’inscrit dans celle du réseau routier. Les décisions de régulation peuvent ainsi tenir compte des conditions de circulation sur les axes qui s’y rejoignent.
Les sauts-de-mouton et la circulation alternée à l’épreuve du trafic
À l’arrivée au pouvoir du président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, le Programme des 100 jours a donné lieu à la construction de plusieurs ouvrages, dont les autoponts appelés “sauts-de-mouton”. Ces ouvrages devaient notamment faciliter le franchissement de certains carrefours stratégiques et y réduire les embouteillages.
Joël Kyana Basila relève que les difficultés de circulation ont persisté sur plusieurs de ces sites. Il estime que l’efficacité d’un autopont dépend de la manière dont il s’insère dans l’ensemble du réseau. Faciliter le franchissement d’un carrefour répond à un besoin local. Les conditions de déplacement sur le reste du trajet dépendent aussi des voies qui desservent l’ouvrage et de l’organisation des déplacements dans la ville.
L’urbaniste examine également l’expérimentation de la circulation alternée par le gouvernement provincial de Kinshasa sur certains grands axes. Il fait état d’une aggravation des embouteillages dans plusieurs secteurs pendant cette expérience et appelle à examiner la pertinence de la mesure ainsi que ses conditions de mise en œuvre. Son analyse invite à apprécier les effets d’une décision de circulation à l’échelle des secteurs concernés, au-delà des seuls axes sur lesquels elle s’applique.
Le logement, l’emploi, les loisirs et la sécurité façonnent les déplacements
Pour expliquer la formation des flux quotidiens, Joël Kyana Basila distingue quatre fonctions urbaines qui se répondent. Les habitants doivent pouvoir se loger dans des conditions décentes, accéder à des emplois et à des activités économiques, se déplacer dans de bonnes conditions et disposer d’espaces de détente et d’épanouissement. L’urbaniste propose d’y ajouter une cinquième dimension, la sécurité urbaine, qu’il juge particulièrement importante dans les villes congolaises.
Ces fonctions éclairent les choix d’aménagement. La distance entre un quartier résidentiel et un pôle d’emploi pèse sur les trajets du quotidien. L’emplacement des équipements et des services détermine les lieux que les habitants doivent rejoindre et les voies qu’ils empruntent. L’accès aux espaces de loisirs relève de la même logique. La sécurité, dans la conception défendue par l’urbaniste, fait partie des conditions qui permettent aux habitants de se déplacer et de profiter de ces espaces.
“La mobilité urbaine ne commence donc pas sur la chaussée : elle commence dans la manière dont nous planifions, organisons et gouvernons la ville”, écrit Joël Kyana Basila.

Replacer la planification au cœur des décisions publiques
L’urbaniste appelle les pouvoirs publics à anticiper les besoins de Kinshasa, à maîtriser l’occupation du sol et à préserver les réserves foncières nécessaires aux futurs aménagements. Il propose de rapprocher les lieux d’habitation des pôles d’emploi et de mieux répartir les équipements collectifs et les services urbains. Il associe ces choix à la structuration des réseaux de transport et au développement des transports collectifs, afin que la desserte accompagne l’organisation de la ville.

Dans cette perspective, les travaux routiers, la régulation du trafic et les choix d’urbanisme relèvent d’une même politique de mobilité. Joël Kyana Basila demande une vision d’ensemble pour Kinshasa, une planification rigoureuse de l’usage des sols et une gouvernance capable de coordonner les interventions publiques. Il estime que les mesures ponctuelles continueront à produire des résultats limités, voire temporaires, tant que ces décisions seront prises séparément.
L’urbaniste résume son appel aux décideurs dans la dernière partie de son analyse. “La fin des embouteillages ne s’annonce pas : elle se planifie.”
RDC60 Politique – Rédaction
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