À la Place des Martyrs, producteurs, entrepreneures, partenaires techniques et citoyens se retrouvent autour d’une même ambition : faire de l’agriculture le moteur de la relance économique de la Tshopo, dans un contexte marqué par la hausse du coût de la vie, les défis climatiques et les difficultés d’accès aux marchés.
Kisangani, 28 juin 2026. Dès les premières heures de la journée, les allées de la Place des Martyrs s’animent au rythme des échanges entre agriculteurs, coopératives, entrepreneurs, acheteurs et visiteurs. Les sacs de riz, les légumes, les produits vivriers, les semences et les denrées transformées occupent les stands d’exposition, illustrant le potentiel agricole d’une province longtemps considérée comme l’un des principaux greniers de la République démocratique du Congo.

Depuis le 27 juin et jusqu’au 29 juin, cet espace accueille la deuxième phase de la deuxième édition du Forum Singa Mwambé, une foire agricole consacrée à la promotion et à la commercialisation des produits du terroir. Organisée par la Fondation Gisèle Bombele et le Forum des Femmes de la Tshopo, avec l’appui de l’agence belge de développement ENABEL, cette initiative prolonge les travaux techniques organisés les jours précédents autour de l’entrepreneuriat agricole féminin et juvénile.

L’événement s’inscrit dans une dynamique plus large visant à renforcer les chaînes de valeur agricoles, promouvoir l’innovation, favoriser les partenariats entre producteurs et stimuler l’entrepreneuriat local dans une province dont les immenses potentialités agricoles demeurent encore largement sous-exploitées.
Passer des échanges aux réalisations concrètes
Pour Gisèle Bombele, coordonnatrice nationale du Forum des Femmes de la Tshopo et présidente de la Fondation qui porte cette initiative, cette édition marque une évolution importante.

« Pendant plusieurs années, nous avons organisé des conférences d’échanges avec les femmes. Cette année, nous avons voulu aller plus loin en associant ces réflexions à une foire agricole pour mettre en valeur les produits de notre terroir et donner une visibilité aux producteurs », explique-t-elle.
À mi-parcours, la mobilisation observée autour de la foire témoigne, selon les organisateurs, d’un intérêt croissant pour la valorisation de la production locale. Les stands affichent une forte participation des producteurs venus de Kisangani et des différents territoires de la province, tandis que les visiteurs découvrent une diversité de produits agricoles cultivés et transformés localement.
Au-delà de la commercialisation, la foire constitue également un espace de rencontres entre producteurs, partenaires techniques, investisseurs potentiels et consommateurs, avec l’objectif de créer de nouvelles opportunités économiques pour les femmes et les jeunes engagés dans l’agrobusiness.
Une agriculture confrontée à des obstacles structurels
L’enthousiasme suscité par cette édition ne masque cependant pas les difficultés auxquelles reste confronté le secteur agricole.
Les organisateurs évoquent notamment les contraintes liées au financement, la faible mécanisation, le manque d’accompagnement des exploitants ainsi qu’une reconnaissance encore insuffisante des métiers agricoles.
Pour eux, le développement d’une agro-industrie compétitive suppose une mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des organisations paysannes, de la société civile et des partenaires techniques afin d’offrir aux producteurs un environnement plus favorable.
Les discussions organisées dans le cadre du Forum ont également mis en lumière les défis liés au changement climatique, à la transformation locale des produits, à l’accès au financement ainsi qu’à la structuration des chaînes de commercialisation, autant de priorités identifiées par les participants.
La flambée des prix rappelle l’urgence d’agir
L’actualité économique récente à Kisangani confère une résonance particulière à cette mobilisation.
La hausse du prix du riz observée ces dernières semaines sur les marchés locaux a rappelé la forte dépendance alimentaire de la région ainsi que la fragilité de ses circuits d’approvisionnement.

« Lorsque le prix du riz augmente, tout le monde en ressent les effets. Que l’on soit responsable politique, acteur de la société civile ou simple citoyen, personne n’est épargné », souligne Gisèle Bombele.
Pour la responsable de la Fondation, cette réalité renforce la nécessité de replacer l’agriculture au centre des politiques publiques et de traduire les ambitions affichées en actions concrètes capables d’améliorer durablement la sécurité alimentaire.
Le défi du désenclavement
Au-delà de la production, les participants ont insisté sur une autre difficulté majeure : l’acheminement des récoltes vers les marchés.
Dans plusieurs bassins agricoles de la Tshopo, les routes de desserte restent insuffisantes ou difficilement praticables, tandis que les voies fluviales, pourtant essentielles dans le bassin du Congo, nécessitent d’importants travaux de réhabilitation.
Cette situation réduit les débouchés commerciaux des producteurs et limite la rentabilité de leurs exploitations.
« Les producteurs peuvent récolter en abondance, mais si les produits ne peuvent pas atteindre les centres de consommation, leurs efforts restent vains », rappelle Gisèle Bombele, plaidant pour une amélioration des infrastructures routières et fluviales afin de faciliter la circulation des produits agricoles.
Faire de l’agriculture un mouvement durable
À l’issue des premières journées du Forum, les organisateurs annoncent déjà leur volonté d’assurer un suivi des recommandations formulées pendant les échanges.
L’objectif est de mettre en place un dispositif permanent d’accompagnement et de formation destiné aux femmes agricultrices, non seulement à Kisangani mais également dans l’ensemble des territoires de la province.
Cette stratégie s’inscrit dans une campagne plus large encourageant les ménages à développer des potagers familiaux. L’initiative « Chaque parcelle avec un jardin de soja » évolue désormais vers une promotion plus globale des cultures vivrières afin de renforcer l’autosuffisance alimentaire des familles.
Une ambition alignée sur la diversification économique
Le Forum Singa Mwambé s’inscrit également dans la vision nationale de diversification économique qui encourage le développement de l’agriculture comme moteur de croissance et de création d’emplois, résumée par le slogan « le sol doit prendre la revanche sur le sous-sol ».
À travers cette foire agricole, la Fondation Gisèle Bombele, le Forum des Femmes de la Tshopo et ENABEL entendent contribuer à faire émerger une agriculture plus productive, plus résiliente et davantage orientée vers les marchés.
« Nous voulons que chaque Tshopolais retourne à la terre. La terre ne trahit jamais », conclut Gisèle Bombele.
Au terme de cette deuxième édition, le Forum Singa Mwambé apparaît ainsi comme une plateforme où se croisent production, entrepreneuriat, formation et plaidoyer. Au-delà de l’exposition des produits agricoles, l’événement met en lumière les défis auxquels demeure confrontée la Tshopo, tout en offrant un espace de dialogue consacré à la valorisation du potentiel agricole de la province et au renforcement de sa sécurité alimentaire.
Aristote TALY

