À Kisangani, le pari Kirongozi : un recteur, une boussole, et l’âme retrouvée d’une université
De la tempête à la renaissance : depuis son arrivée au sommet de l’Université de Kisangani en juillet 2025, le Professeur Mathieu Kirongozi Bometa réécrit, méthodiquement, le destin d’une institution qu’on disait à bout de souffle. Plongée au cœur d’une transformation qui, au-delà des murs de l’UNIKIS, raconte une certaine idée de l’université africaine.
Un homme, un moment, une mission
Il y a des nominations qui passent inaperçues, et il y a celles qui suspendent le souffle d’une ville entière. Le 15 juillet 2025, lorsque la Ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire, la Professeure Marie-Thérèse Sombo, signe l’arrêté propulsant Mathieu Kirongozi Bometa au rectorat de l’Université de Kisangani, Boyoma surnom affectueux de la capitale tshopolaise retient son souffle. Sur les réseaux sociaux, l’information tourne en boucle. Dix-huitième recteur de l’UNIKIS depuis sa fondation en 1963, ce docteur en sciences politiques et administratives, ancien doyen de la Faculté des sciences sociales, politiques et administratives, hérite d’une institution meurtrie, mais encore debout.
Pour comprendre l’ampleur du défi, il faut accepter de regarder en face les neuf mois précédents. Trois braquages successifs du coffre-fort de la caisse centrale le 20 septembre 2024, le 24 février 2025, puis le 10 mars 2025, des nominations contestées, des suspensions autoritaires, un climat délétère où les mésententes au sein du comité de gestion finissaient par éclabousser jusqu’aux étudiants. La crise était multiforme, profonde, presque existentielle. C’est dans ce paysage cabossé qu’un homme de l’intérieur, un fils-maison selon l’expression locale, est venu poser ses valises rectorales.
Le poids des mots, le choc des promesses
Le 23 juillet 2025, jour de son installation officielle dans le bâtiment administratif de l’UNIKIS, l’atmosphère est solennelle. Face à Kellon Kasongo Elonga, conseiller du ministère et représentant de l’autorité de tutelle, le nouveau recteur reçoit ce qu’il appellera lui-même « les dix commandements ». La consigne tombe, sans détour : « Gérez cette université avec unité, rigueur et loyauté… L’université doit redevenir un sanctuaire de l’excellence et de la probité morale. Les conflits ne seront pas tolérés ». La réponse de Kirongozi se veut à la hauteur : « Cette université mérite une gestion orientée vers la performance académique, la recherche appliquée et le service communautaire. »
Quelques heures plus tard, dans la salle du BATAM, son premier discours solennel dessine les contours d’un mandat fait de six chantiers cardinaux : enseignement de qualité adossé aux expertises locales et internationales, recherche scientifique à impact réel, lancement prochain des Presses universitaires de Kisangani, redynamisation des cliniques universitaires et écoles d’application, régularisation des agents non-mécanisés et, enfin, modernisation des infrastructures dans la transparence à mille lieues, promet-il, de la « surfacturation » et des détournements.
La méthode Kirongozi : marcher, voir, décider
Très vite, un style de gouvernance se dessine, presque à contre-courant des habitudes feutrées du sérail académique. Là où d’autres auraient signé depuis leur bureau, Kirongozi marche. Il inspecte. Il écoute. Le 7 janvier 2026, à peine vingt-quatre heures après l’installation des nouvelles équipes décanales, il entreprend une ronde académique dans toutes les facultés, accompagné du Professeur Ordinaire Marcel Otita, Secrétaire général à la Recherche, et de Charlie Andiru, Secrétaire général administratif. Aux doyens, aux enseignants, aux étudiants, il livre la même musique : rigueur, discipline, sens des responsabilités. Une gouvernance de proximité, fait observer la presse locale, qui rompt avec la verticalité hautaine d’autrefois.
Cette méthode trouve son apogée le 20 avril 2026, lorsqu’il pousse les portes des Cliniques Universitaires. Sur place, le constat est sans appel : conditions de travail des agents éprouvantes, prise en charge des malades à reconstruire, infrastructures à bout. Le recteur ne se réfugie pas dans la rhétorique : il déplore, il documente, il agit. « Un leadership de proximité, capable de confronter les réalités du terrain », résume Le Baromètre.

Une révolution silencieuse : numérisation, facultés, recherche
Au-delà du symbole, les chiffres commencent à parler. Grâce à un partenariat noué avec e-Business Africa, 80 % des processus administratifs de l’UNIKIS ont été digitalisés : inscriptions en ligne, publication des notes, paiement des frais, gestion interne. Le site web est ressuscité, les serveurs respirent à nouveau. Une banque de données centralisée recueillera bientôt l’ensemble des TFE, mémoires et thèses, tandis que des logiciels anti-plagiat sont déployés pour blinder l’intégrité scientifique.
Plus spectaculaire encore : par décision rectorale du 5 décembre 2025, l’UNIKIS s’enrichit de deux nouvelles facultés la Faculté des sciences pharmaceutiques et la Faculté de santé publique portant son architecture académique à dix facultés, sans compter les écoles supérieures d’Hôtellerie & Tourisme et de Pêche & Aquaculture. Une réponse stratégique à la pression démographique étudiante et aux besoins criants en professionnels de santé qualifiés dans la région.
Cinq millions de dollars pour réécrire l’avenir
Le 21 avril 2026, la session extraordinaire du Conseil de l’Université, présidée par le recteur et réunissant les vingt-huit conseillers, vote un budget de plus de 5 millions de dollars pour l’année académique 2025-2026. Ce n’est pas qu’une ligne comptable : c’est un manifeste. Réhabilitation des bâtiments et résidences universitaires, intégration de la bibliothèque du Centre de Surveillance de la Biodiversité, élévation de la prime décennale de dix à douze mois, revalorisation des frais funéraires, paiement immédiat des enseignants après accomplissement de leur charge horaire chaque résolution est un caillou posé sur le chemin du renouveau.
Symbole fort d’une éthique en pleine reconquête : le Conseil interdit désormais aux doyens de faire supporter aux étudiants les frais de toilettes ou de papiers d’examen. Dans une université africaine où les frais cachés sont une plaie endémique, la décision sonne comme une déclaration de guerre à l’arbitraire ordinaire.
L’international comme horizon, l’humain comme socle
L’UNIKIS de Kirongozi regarde aussi au-delà du fleuve Congo. Le partenariat avec l’Université de Liège, à travers le programme IUC et la collaboration avec le Professeur R. Marini, s’intensifie ; la coopération scientifique reprend son souffle. Le recteur s’est récemment rendu en Belgique pour réfléchir, avec deux doctorants, à l’avenir de cette alliance. À Mbuji-Mayi, en mission académique, il s’est même vu affublé d’un surnom flatteur « Obama 2 » par des étudiants conquis par son style.
Mais la dimension la plus émouvante de cette mandature se loge peut-être ailleurs : dans la reconnaissance, par l’ESU-RSI, d’un Diplôme de Mérite d’Excellence pour son engagement en faveur des droits humains. Loin des fastes, c’est l’image d’un recteur-citoyen, attaché à la dignité de chacun, qui s’impose. Un homme connu, témoignent ses pairs, « pour son attachement inébranlable aux valeurs de méritocratie, son intégrité morale et sa rigueur dans la gestion », et qui « a toujours lutté pour l’unité et la cohésion, en rejetant le clientélisme et les clivages ethnico-tribaux ».
Reste à transformer l’essai
Bien sûr, tout n’est pas écrit. Réhabiliter des blocs universitaires occupés, financer les ambitions infrastructurelles, stabiliser les Cliniques universitaires, hisser la recherche tshopolaise au rang international, mécaniser les agents oubliés, faire vivre les Presses universitaires de Kisangani comme une véritable maison de pensée la liste des défis demeure vertigineuse. Et la mémoire récente, encore fraîche, des coffres-forts vidés rappelle que la confiance, en milieu universitaire, se gagne au goutte-à-goutte et se perd en torrent.
Mais quelque chose, déjà, a changé. Une cadence. Une exigence. Un regard. Dans les couloirs de l’UNIKIS, on parle moins des scandales d’hier que des chantiers d’aujourd’hui. Les enseignants évoquent un climat retrouvé, les étudiants entrevoient des examens libérés des petits chantages, les agents non-mécanisés osent croire à une régularisation. C’est peut-être cela, la vraie révolution Kirongozi : moins une rupture spectaculaire qu’une restauration patiente du sens celui d’une université qui sert, qui forme, qui élève.
Épilogue : la dignité, encore et toujours
À l’heure où l’enseignement supérieur africain traverse, presque partout, sa propre tempête entre crise budgétaire, fuite des cerveaux et défiance générationnelle, le pari Kirongozi possède une portée qui dépasse les frontières de la Tshopo. Il rappelle qu’une université ne se redresse jamais par décrets, mais par marches dans les couloirs, par regards portés sur les agents oubliés, par signatures qui interdisent les frais indus, par budgets votés avec courage. Il rappelle, surtout, qu’à la tête d’une institution, un homme reste un homme avec ses fragilités, ses convictions, et cette obstination tranquille à « faire briller l’Université de Kisangani ». La Cloche du Congo
Dans le crépuscule humide du fleuve Congo, l’alma mater boyomaise relève la tête. Et c’est, déjà, une victoire.
Aristote TALY

