Ce mercredi 29 avril 2026, le Palais du Peuple a été le théâtre d’une joute parlementaire d’une rare densité technique et émotionnelle. Interpellé sur la relance fantôme de la Société Textile de Kisangani (SOTEXKI), le ministre de l’Industrie a fait face à un réquisitoire implacable du député national et docteur en sciences économiques, Patrick Matata Makalamba (UDPS). Plus qu’un simple discours politique, l’élu de la Tshopo a dispensé un véritable cours magistral à l’Assemblée nationale, démontant méthodiquement les illusions d’une gouvernance qui s’obstine à fabriquer des « éléphants blancs ». Récit d’une plénière où la rigueur scientifique a pris le pas sur la langue de bois.
Le poids de l’histoire, le cri d’une province
Pour des milliers de familles boyomaises, la SOTEXKI n’est pas qu’un acronyme ; c’est le pouls d’une époque révolue. Inauguré en 1974, ce fleuron industriel de la Tshopo est aujourd’hui le symbole tragique d’un gâchis national. Malgré l’espoir suscité par le plan de relance de 2022 (chiffré à 17,5 millions de dollars) et les multiples décaissements de la Banque centrale, les machines se sont tues, laissant derrière elles des scandales d’évaporation de fonds et des centaines de travailleurs poussés vers le chômage.
C’est dans ce climat alourdi par l’attente et la désillusion que le député national Lotika Likwela Théoveul a pris l’initiative d’une question orale avec débat, forçant le ministre de l’Industrie à s’expliquer face à la représentation nationale. Mais le point d’orgue de cette séance de contrôle parlementaire a sans conteste été l’intervention, qualifiée d’extraordinaire par ses pairs, du PhD Patrick Matata Makalamba.
D’emblée, l’élu a posé le cadre, non pas avec la virulence d’un opposant, mais avec la gravité d’un académicien observant un malade en phase terminale :
« Intervenir sur la question de la SOTEXKI, c’est effectivement toucher le cœur de ces milliers d’hommes et de femmes qui ont vécu la production, la commercialisation, et qui aujourd’hui souffrent. »
Les matrices de la vérité : la politique à l’épreuve de la science
Là où le gouvernement brandit souvent des lignes de crédit et des augmentations budgétaires comme preuves de son action, le professeur Matata a jeté un pavé dans la mare. « Je me suis dit que c’est avec raison que l’augmentation, d’année en année, du budget ne produit rien sur le terrain », a-t-il asséné, balayant d’un revers de main la politique de la perfusion financière aveugle.
Se muant en professeur devant un auditoire captivé, le député a convoqué les outils de l’analyse stratégique des grandes firmes mondiales pour ausculter la SOTEXKI.
Plongeant l’entreprise dans la célèbre matrice BCG (Boston Consulting Group), son diagnostic a été sans appel : la SOTEXKI est aujourd’hui une entreprise à rentabilité nulle, voire négative, avec un cash-flow net largement déficitaire. Poussant l’analyse plus loin à travers le prisme de la matrice McKinsey, il a mis en exergue une vérité dérangeante : les attraits de l’industrie textile locale et la compétitivité même de l’entreprise posent un problème structurel majeur.
« Il n’y a pas d’adéquation entre la situation de l’entreprise et la solution que l’on est en train d’apporter », a alerté l’élu du peuple souverain (UDPS), soulignant l’absurdité de vouloir réanimer un corps sans s’assurer que ses organes vitaux peuvent encore fonctionner.
Le spectre des « éléphants blancs »
Le sommet de son intervention a résidé dans des questions existentielles, pourtant souvent occultées par l’enthousiasme politique des inaugurations : à qui s’adresse cette relance ?
- « Mais qui sont les clients de la SOTEXKI aujourd’hui ? »
- « Quel est leur pouvoir d’achat ? »
- « Quel est leur pouvoir de négociation ? »
Pour le P’hD Matata Makalamba, produire pour remplir des entrepôts d’invendus est un non-sens économique. Il a fermement mis en garde contre la précipitation : « L’expérience de la RDC a montré suffisamment que l’on sait mettre en place des éléphants blancs. Il ne faut plus continuer à injecter des fonds dans des secteurs sans étude suffisante. » Une pique adressée directement aux plans de relance précédents, enlisé dans la mauvaise gestion et le manque de vision commerciale à long terme, pendant que le marché congolais est inondé par les textiles d’importation asiatique.
Un diagnostic sans complaisance pour une résurrection véritable
L’objectif de cette intervention magistrale n’était pas de condamner la SOTEXKI au cimetière des entreprises publiques, bien au contraire. L’élu a clôturé son propos sur une note d’espoir exigeante.
La relance de l’usine de Kisangani reste, selon lui, « un impératif ». Toutefois, pour que cette résurrection porte de vrais fruits et ne soit pas qu’un mirage préélectoral de plus, il exige du gouvernement un changement de paradigme. Fini le saupoudrage financier ; place à un « diagnostic sectoriel sérieux, conduit sans complaisance ».
Il s’agit désormais de regarder la réalité économique en face, d’identifier et de lever « tous les facteurs bloquants » (compétitivité, accès à l’énergie, chaîne d’approvisionnement du coton, concurrence étrangère). C’est à ce seul prix, a conclu le député, que la population de la province de la Tshopo pourra enfin retrouver sa fierté et le chemin de la prospérité.
Ce mercredi, au Palais du Peuple, la RDC a peut-être assisté à la naissance d’une nouvelle doctrine parlementaire : celle où l’argent public ne se vote plus sur la base de promesses, mais sur l’autel de la viabilité économique. La balle est désormais dans le camp du ministère de l’Industrie.
Aristote TALY
