À la croisée du fleuve Congo et des urgences climatiques, Manuel Schneider, directeur technique de la jeune société Couloir Vert, plaide pour une écologie de terrain. Entre diplomatie institutionnelle et immersion forestière, récit d’une mission où la science s’incline devant le savoir ancestral.
L’air de Kisangani possède cette épaisseur particulière, un mélange d’humidité saturée et de promesses de terre rouge. Dans cette capitale de la Tshopo, où la forêt ne se contente pas d’entourer la ville mais semble l’observer, un homme s’active depuis quarante-huit heures. Manuel Schneider n’est pas venu ici pour de simples formalités administratives. Le directeur technique de Couloir Vert, structure née à Kinshasa il y a à peine quelques jours, est en mission de reconnaissance pour ce qui pourrait devenir l’un des piliers de la stratégie nationale « La Forêt, c’est nous ».
L’humilité au service de la canopée

L’agenda de Schneider ressemble à une course contre la montre face à l’érosion de la biodiversité. Dès son arrivée, le protocole a donné le ton : une rencontre stratégique avec Mateus Kanga Londimo, président de l’Assemblée provinciale. Mais derrière les dorures institutionnelles, l’enjeu est profondément et noblement technique.

« Je ne remplacerai jamais l’expertise de ceux qui travaillent ici et y vivent », confie-t-il avec une humilité rare dans le milieu de la consultance internationale.
Pour Schneider, le salut de la forêt congolaise ne viendra pas de rapports rédigés sous la climatisation kinoise, mais d’une véritable « mutualisation des ressources ». Sa démarche est claire : obtenir l’appui politique nécessaire pour mobiliser les services provinciaux, détenteurs de la mémoire du terrain et de la réalité des chiffres.
Les pieds dans la terre : quand le directeur redevient étudiant
Le tournant de ce séjour boyomais s’est joué vendredi après-midi. Délaissant le costume pour les bottes de terrain, Manuel Schneider s’est rendu dans les concessions forestières et les champs d’agroforesterie. Sous la conduite du professeur Mavard et de son assistant Jean-Baptiste, le directeur technique avoue s’être senti « comme un jeune étudiant ».

Pendant des heures, le groupe a serpenté entre les variétés de fruitiers et les essences précieuses. C’est ici, entre le mafra et le cacao, que le concept de « Couloir Vert » prend tout son sens. Il ne s’agit pas seulement de planter des arbres, mais de créer des passerelles biologiques et économiques. L’agroécologie, telle que défendue par Schneider, se veut un pont entre la survie immédiate des populations et la préservation durable de l’écosystème.

La science et la coutume : l’alliance avec l’INERA
Le volet scientifique n’est pas en reste. La rencontre avec le professeur Dieu-Merci Assumani, directeur de l’INERA (Institut national pour l’étude et la recherche agronomiques), a jeté les bases d’une collaboration qui s’annonce décisive. L’objectif : conjuguer la recherche agronomique de pointe lutte contre les maladies végétales, sélection de variétés résilientes avec la gestion des conflits fonciers et le respect des coutumes locales de prélèvement.

Schneider le martèle : le modèle le mieux conçu au monde échouera s’il ignore l’agriculteur local. « Ce sont eux qui peuvent nous indiquer les zones les plus favorables à telle ou telle essence », explique-t-il. C’est cette approche participative, presque organique, qui façonne l’ADN de Couloir Vert.
L’analyse : un défi financier et social
Pourtant, le tableau n’est pas sans zones d’ombre. Le financement reste, de l’aveu même de l’intéressé, le « point le plus difficile ». Entre fonds publics, investissements privés et aides internationales, la quête de capitaux ressemble à une jungle aussi dense que celle de la Tshopo. Pour convaincre, Schneider mise sur la transparence et la vulgarisation. Il utilise même TikTok pour rendre le projet accessible et expliquer aux Congolais, avec des mots simples, que leur forêt constitue leur premier capital.
L’urgence est palpable. Elle se lit dans les regards des ingénieurs agronomes rencontrés à Kisangani, conscients que le temps presse.
Un front commun pour l’avenir
En quittant Kisangani, Manuel Schneider laisse derrière lui une dynamique de dialogue. Son message aux autorités est un appel à la cohésion : éviter que les dossiers ne s’enlisent dans les méandres de la bureaucratie ou les résistances au changement.
L’aventure de « Couloir Vert » ne fait que commencer, mais elle porte déjà une vision moderne de la souveraineté environnementale de la RDC. Il ne s’agit plus d’une écologie imposée, mais d’une écologie concertée, où scientifiques et paysans avancent enfin dans la même direction. Si la Tshopo devient le point de départ de cette ambition, c’est parce qu’elle reflète ce que la République possède de plus précieux : un poumon vert qui ne demande qu’à respirer au rythme de son peuple.

L’info en plus : Lancée en décembre 2025, la stratégie « La Forêt, c’est nous » ambitionne de replacer les communautés locales au cœur de la gouvernance forestière, marquant ainsi un tournant majeur dans la politique environnementale du bassin du Congo.
Portée sur la scène internationale lors de la COP30 par la ministre de l’Environnement, Marie Nyange Ndambo, cette initiative incarne la volonté de faire des populations locales les premières gardiennes de la forêt congolaise.
Aristote TALY

