Prologue : le pari d’un visionnaire
Il est, dans l’histoire des nations, de ces moments suspendus où une intuition individuelle se mue, presque imperceptiblement, en dessein collectif. En septembre 2016, lorsque le Shark Club de Kinshasa ouvre ses portes à un salon inattendu baptisé Expo Béton, peu d’observateurs imaginent que cette première édition modeste par son envergure, mais audacieuse dans sa promesse deviendra, une décennie plus tard, l’une des matrices intellectuelles les plus influentes de la République démocratique du Congo. À l’origine de cette aventure, un homme : Jean Bamanisa Saïdi. Sénateur, entrepreneur de longue haleine, ancien gouverneur de la Province Orientale puis premier gouverneur de l’Ituri, il fut un temps couronné « roi du ciment » par la presse panafricaine.
Bamanisa n’est pas un homme de tribune ; c’est un bâtisseur, un homme de chantier. Né à Kisangani le 7 avril 1964, enfant d’un Congo aux mille métamorphoses, il appartient à cette génération rare persuadée qu’un pays s’édifie comme l’on coule une dalle : avec patience, méthode et obsession de la pérennité.
L’Expo Béton a franchi un tournant décisif avec l’implication personnelle du Président de la République, Félix Tshisekedi, qui a participé aux différentes éditions organisées notamment à Kolwezi, Lubumbashi et Kinshasa, accompagné de membres du Gouvernement ainsi que de la Première ministre. Cette forte mobilisation institutionnelle témoigne de l’importance stratégique qu’accorde l’État congolais à cette plateforme dédiée au développement des infrastructures, de l’urbanisme et des corridors économiques en RDC.
Au fil des éditions, l’impact d’Expo Béton s’est imposé comme un véritable levier de réflexion et d’orientation pour les politiques publiques. Dans plusieurs de ses interventions, le Chef de l’État a lui-même salué les recommandations issues des travaux d’Expo Béton, notamment sur les questions du désenclavement, des infrastructures, de l’aménagement urbain et du développement des corridors économiques.
À travers cette initiative, le sénateur Jean Bamanisa Saïdi s’inscrit davantage dans une logique de contribution au développement national que dans une ambition politique personnelle. Organisateur principal d’Expo Béton, il défend depuis plusieurs années une vision axée sur la modernisation des villes, la promotion des investissements, le partenariat public-privé et la souveraineté économique de la RDC. En sa qualité de sénateur, son rôle de contrôle parlementaire et d’orientation stratégique semble déjà répondre pleinement à son engagement pour le pays.
Son pari, en 2016, tient en une fulgurance : faire du Congo non plus un simple objet de discours, mais un véritable sujet d’action. Et pour ce faire, lui offrir enfin un forum, un espace où ingénieurs, financiers, urbanistes, ministres et étudiants partagent un idiome commun : celui de l’accomplissement et des projets concrets.
Une généalogie du béton : dix éditions, une trajectoire ascendante
Comprendre Expo Béton exige de remonter le fil ininterrompu de ses dix éditions, chacune ayant gravé dans le marbre de l’ambition congolaise une étape décisive.
La première, en septembre 2016 à Kinshasa, posait la pierre angulaire autour du thème « Les opportunités dans la construction en RD Congo ». On y vit défiler des pionniers PPC/Barnet, Sinomo, Nyiragongo Cement et résonner, déjà, une idée maîtresse : l’émergence d’un habitat digne à l’horizon 2030.
Au fil des années, la matière prend corps et s’étoffe. D’abord cantonné au logement et aux matériaux, le salon élargit son spectre pour embrasser la ville, les corridors économiques et les Zones économiques spéciales un triptyque devenu sa signature conceptuelle.
La 7ᵉ édition, du 30 septembre au 4 octobre 2023 au Centre de Négoce de Musompo à Kolwezi, marque un tournant stratégique. Placée sous l’étendard « Kolwezi-Lualaba, Eldorado du Corridor-Sud de la RDC-SADC », elle confronte la Nation à un paradoxe brûlant : le Lualaba, province pourvoyeuse de 60 % du budget national grâce à ses mines, ploie sous le poids d’une fiscalité tentaculaire comptant plus de 770 taxes cumulées. L’image est saisissante : celle d’un Eldorado entravé par sa propre architecture institutionnelle.
La 8ᵉ édition, tenue du 9 au 12 septembre 2024 au Centre financier de Kinshasa, prolonge cette réflexion exigeante sur la pérennité des infrastructures.
Mais c’est sans doute la 9ᵉ édition, en avril 2025 à Lubumbashi, qui confère à l’événement son envergure résolument continentale. Autour du thème « Les corridors sud de la RDC-SADC : projets à développer et opportunités d’affaires », le corridor de Lobito s’impose au cœur des débats. Clôturant les travaux, la Première ministre Judith Suminwa salue en Jean Bamanisa un « artisan déterminé du progrès », magnifiant « sa vision, sa rigueur et son engagement ».
C’est lors de cette grand-messe que l’initiateur prononce l’une de ses phrases les plus vibrantes : « La RDC peut devenir le cœur logistique et industriel de l’Afrique centrale et australe », lançant un appel pressant à « bâtir les corridors du futur : intégrés, modernes et inclusifs ».
Vient enfin, du 8 au 11 octobre 2025, la 10ᵉ édition. Édition anniversaire, édition manifeste. Au Centre culturel et artistique pour les pays d’Afrique centrale de Kinshasa, elle se déploie sous un thème d’une rare puissance rhétorique : « 100 milliards USD pour rebâtir la RDC post-conflit : catalyser une transformation audacieuse pour le XXIᵉ siècle ». Plus de soixante-dix entreprises y exposent, portées par une atmosphère où, comme le rappelle la Première ministre, l’incantation cède définitivement la place au « contrat collectif et devoir de résultats ».
L’architecture d’une vision : les quatre piliers du « Plan 100 milliards »
Derrière la scénographie se dresse un édifice intellectuel implacable. Le plan porté par Bamanisa lors de cette 10ᵉ édition repose sur quatre piliers d’une remarquable cohérence stratégique.
D’abord, le développement des villes et des corridors économiques, car aucune nation moderne ne s’est érigée sans une solide colonne vertébrale logistique. Ensuite, l’éclosion de Zones économiques spéciales, ces enclaves productives où se forge la valeur ajoutée locale. En troisième lieu, la modernisation des réseaux de transport, condition sine qua non pour que le Congo, véritable pays-continent, cesse de se fragmenter en un archipel d’économies enclavées. Enfin, la construction d’infrastructures durables et résilientes, taillées pour braver une géographie rude et un climat qui ne tolère aucune improvisation.
À cette charpente s’ajoute une obsession profonde qui donne toute sa coloration politique à son discours : la souveraineté économique. « Il faut que la chaîne de valeur de l’artisanat minier, de la recherche géologique, de l’exploitation, de la transformation et de la commercialisation reste entre les mains des entrepreneurs congolais », plaide-t-il, déplorant avec amertume que les Zones d’exploitation artisanale ne soient devenues « que des étiquettes », dont les richesses « finissent irrémédiablement dans les circuits d’acheteurs étrangers ».
C’est là, peut-être, que réside la véritable singularité d’Expo Béton : plus qu’un simple salon, une école de pensée. Une agora où le ciment ne sert plus seulement à élever des murs, mais à consolider un imaginaire national celui d’une RDC refusant d’être reléguée à la périphérie de sa propre opulence.
Un impact déjà palpable : du symbole aux réalisations
Mesurer l’impact d’un tel forum demeure un exercice périlleux, tant ses ondes se diffusent par capillarité. Pourtant, à l’aube de l’année 2025, de multiples signaux convergents témoignent d’une influence devenue systémique.
D’abord, par son ancrage institutionnel. Depuis sa 7ᵉ édition, Expo Béton jouit du haut patronage du Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, et de l’accompagnement du Gouvernement central et des exécutifs provinciaux successifs. Loin d’être une simple parure protocolaire, cette reconnaissance a érigé le salon en laboratoire d’idées où s’esquissent, et parfois s’arbitrent, de grandes orientations stratégiques. En témoigne l’articulation entre le Plan national stratégique de développement (PNSD 2024-2028) et le Programme de développement local des 145 territoires, qui a déjà permis de réhabiliter des milliers de kilomètres de routes et de bâtir des centaines d’écoles.
Ensuite, par la force de son réseau. À travers le dispositif International Business Connexion, fruit d’une alliance avec Vuka Group, et ses intenses sessions B2B/B2G, Expo Béton a tissé une toile relationnelle qui irrigue aujourd’hui tout l’écosystème congolais du BTP, du financement et de l’industrie. Les panels académiques, animés notamment par les chercheurs de l’Université de Lubumbashi sous l’égide de son recteur Gilbert Kishiba, ont insufflé au débat public une rigueur scientifique longtemps absente.
Enfin, par son investissement sur la jeunesse. Concours Jeunesse, Club BTP, compétitions d’architecture et d’urbanisme : autant d’initiatives qui enracinent, dans l’inconscient d’une nouvelle génération, la certitude que la construction n’est pas un métier subalterne, mais bien la vocation royale du XXIᵉ siècle congolais celle par laquelle une nation se réapproprie sa terre.
Cap sur Kalemie 2026 : le lithium comme nouvelle frontière
L’avenir, déjà, s’écrit. Du 27 au 30 mai 2026, la 11ᵉ édition s’affranchira des capitales coutumières pour jeter l’ancre, pour la toute première fois, dans la province du Tanganyika, à Kalemie. Le thème choisi résonne comme un manifeste : « Kalemie, capitale du lithium et carrefour stratégique au cœur des corridors africains du Sud, de l’Est et de l’Ouest ».
L’ambition donne le vertige : métamorphoser Kalemie en un véritable hub multimodal associant port lacustre rénové, voie ferrée SNCC et axe routier Kalemie-Manono. L’objectif est de faire bondir le fret de 18 à 30 millions de tonnes annuelles d’ici 2030, tout en réduisant de 35 % les coûts douaniers grâce à l’harmonisation des procédures via la CIRGL et la SADC. À la clé se dessine la création de Zones économiques spéciales dédiées à la production de batteries lithium-ion et de cathodes, de concert avec des firmes internationales.
Cette incursion dans l’univers du lithium n’a rien d’une fantaisie. Elle reflète la fulgurance stratégique de Bamanisa : à l’heure où les puissances mondiales se disputent les minerais critiques de la transition énergétique, le Congo ne doit plus se contenter d’extraire. Il doit transformer, intégrer et exporter de la richesse, et non plus de la simple matière brute.
Conclusion : le béton comme métaphore d’une nation
Il y a, dans la trajectoire d’Expo Béton, une dimension qui transcende largement la chronique d’un salon professionnel. C’est l’histoire d’une idée obstinée, portée par un homme Jean Bamanisa qui aura su, bravant les vents contraires du fatalisme, hisser un événement sectoriel au rang de conscience nationale.
En une décennie, Expo Béton a mué : de l’exposition de matériaux à l’élaboration de doctrines ; de la promotion de l’habitat à l’idéation de corridors continentaux ; de Kinshasa à Lubumbashi, de Kolwezi à, bientôt, Kalemie. Chaque édition s’est imposée comme une strate nouvelle dans l’édification d’une République des possibles un Congo qui refuse d’être pensé par d’autres pour enfin se penser lui-même.
Dans cette odyssée, le béton s’est dépouillé de sa rudesse matérielle pour épouser les contours d’une puissante métaphore : celle d’un pays qui gagne en épaisseur, qui cristallise ses ambitions et qui résiste, inébranlable, aux secousses de l’Histoire. À l’heure où la RDC, pour reprendre les mots de Judith Suminwa, « entre dans une décennie de rattrapage et d’ambition », Expo Béton se révèle sous son véritable jour : il n’est plus un rendez-vous parmi d’autres, il est le lieu où une nation tout entière prend rendez-vous avec son propre destin.
Et si, par-delà les chiffres vertigineux, les corridors infinis et les thématiques grandioses, le legs le plus indélébile de Bamanisa résidait précisément en ceci : avoir su convaincre un peuple qu’il était, enfin, capable de bâtir de ses propres mains la maison qui l’abrite ?
Aristote TALY

