Kinshasa / Goma, 11 mars 2026 — Il était à peine quatre heures du matin. Goma dormait encore sous l’obscurité lourde du Nord-Kivu quand un bruit sourd a déchiré la nuit. Puis les flammes. Puis le silence des décombres. En quelques secondes, une frappe de drone venait d’assassiner l’humanitaire et de rappeler au monde entier que, dans l’est de la République Démocratique du Congo, même les anges de la paix ne sont plus en sécurité.
UNE NUIT D’HORREUR AU BORD DU LAC KIVU
Dans le quartier résidentiel de Himbi, lové entre les rives du lac Kivu et les ruelles habituellement fréquentées par les expatriés et les travailleurs des organisations internationales, au moins deux drones kamikazes ont semé la mort. L’un aurait terminé sa course dans les eaux sombres du lac. L’autre, lui, a percuté de plein fouet une résidence privée. La toiture s’est effondrée. Les murs, criblés d’impacts évoquant l’explosion d’une bombe à fragmentation, témoignent d’une violence froide et calculée. Les flammes ont dévoré ce qui restait.
À l’intérieur de cette maison en feu se trouvait Karine Buisset.
KARINE BUISSET : PORTRAIT D’UNE FEMME DEBOUT
Elle avait 54 ans. Bretonne d’adoption, originaire de Belz, dans le Morbihan, Karine Buisset avait fait de l’engagement humanitaire la boussole de toute son existence. Sur son profil LinkedIn figurait en guise de devise une formule qui résume mieux que tout ce qu’elle était : «Fin du mois, fin du monde, même combat !» — cette conviction profonde que la justice sociale et la protection de la planète sont inséparables, qu’on ne peut sauver les uns sans défendre les autres.
Employée de l’UNICEF en République Démocratique du Congo, elle consacrait son énergie, au quotidien, à venir en aide aux enfants et aux familles que le conflit avait broyés. Sa mission devait prendre fin dès le mois de décembre dernier. Mais au dernier moment, elle avait été prolongée. Un voisin, la voix nouée, a confié aux journalistes d’Ouest-France : «Elle devait rentrer… mais sa mission a été prolongée au dernier moment. Cela devait être sa dernière avec l’Unicef.»
Elle ne rentrera jamais.
Elle laisse derrière elle ses deux filles, dont l’une, étudiante d’une vingtaine d’années, vivait encore avec elle à Belz ces dernières années. Et elle laisse, dans le cœur de tous ceux qui l’ont côtoyée, le souvenir d’une femme «très humaine», selon les mots d’un proche.
LA RDC OFFICIELLE BRISE LE SILENCE
Face à cette tragédie, le Gouvernement de la République Démocratique du Congo a été le premier à prendre la mesure solennelle de ce que cette mort représente. Par communiqué officiel publié depuis Kinshasa, il a exprimé «sa profonde tristesse» à la suite des pertes en vies humaines rapportées ce mercredi matin, tout en présentant «ses sincères condoléances» à la famille de Karine Buisset, à ses proches, au Gouvernement de la République française et à l’ensemble de la communauté humanitaire internationale.

Mais Kinshasa ne s’est pas contenté de pleurer. Le gouvernement a tenu à saluer, avec force, «l’engagement remarquable des acteurs humanitaires qui, dans des conditions particulièrement difficiles, poursuivent leur mission d’assistance auprès des populations civiles affectées par le conflit». Ces femmes et ces hommes qui, «par leur présence, ainsi que par leurs actions de secours aux côtés du peuple congolais et de documentation des crimes, contribuent à atténuer les souffrances des communautés civiles et à faire progresser la quête de justice pour les victimes».
Des victimes durement éprouvées, selon les termes mêmes du gouvernement congolais, par «les violences, les vies fauchées et les destructions résultant de l’agression de la République démocratique du Congo par le Rwanda agissant avec ses supplétifs de l’AFC/M23».
QUI A APPUYÉ SUR LE BOUTON ?
La question brûle toutes les lèvres. L’Alliance Fleuve Congo / Mouvement du 23 Mars (AFC/M23), groupe armé soutenu par Kigali qui contrôle militairement Goma depuis janvier 2025, a immédiatement imputé la responsabilité de ces frappes à l’armée régulière congolaise. Son porte-parole, Lawrence Kanyuka, a annoncé un bilan de trois morts et a lui-même rendu hommage à Karine Buisset, la décrivant comme «une membre éminente et respectée du personnel de l’Unicef» — tout en pointant le doigt vers Kinshasa.
De son côté, le gouvernement congolais a annoncé que les circonstances exactes de ces incidents, survenus en zones occupées, font l’objet d’enquêtes menées par les services habilités, «en vue de tirer toute la lumière sur les faits». Les autorités congolaises n’ont pas réagi immédiatement aux accusations du M23. Aucune source indépendante n’a, à ce stade, pu confirmer l’origine précise des frappes.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que Goma n’en était pas à sa première alerte : un drone avait déjà été aperçu dans le ciel de la ville dans la nuit de dimanche à lundi, selon l’AFC/M23 elle-même.
UN CONCERT D’INDIGNATION INTERNATIONALE
La mort de Karine Buisset a déclenché un tollé mondial d’une intensité rare. Depuis Paris, le président Emmanuel Macron a brisé le silence dès les premières heures, confirmant publiquement le décès sur le réseau X et adressant à sa famille «le soutien et l’émotion de la Nation». Il a lancé un appel solennel : «J’appelle au respect du droit humanitaire et des personnels qui sont sur place et qui s’engagent pour sauver des vies.»
La France a immédiatement réclamé l’ouverture d’une «enquête indépendante et impartiale», se déclarant «prête à y contribuer».
À New York, le Secrétaire Général de l’ONU Antonio Guterres a exprimé son «indignation» par la voix de son porte-parole Stéphane Dujarric, martelant une vérité que certains semblent avoir oubliée : «Le personnel humanitaire ne doit jamais être pris pour cible. C’est le droit international. Il doit être respecté.»
Le chef par intérim de la MONUSCO, Bruno Lemarquis, est allé plus loin encore, condamnant «avec la plus grande fermeté l’usage d’armes et de drones d’attaque», et soulignant que «les attaques contre le personnel de l’ONU pourraient constituer des crimes de guerre».
L’UNICEF, quant à elle, a publié une déclaration d’une douleur palpable : «Nous sommes, à l’UNICEF, profondément bouleversés et indignés par le décès de notre collègue Karine Buisset, tuée lors d’une attaque de drone sur un bâtiment abritant des travailleurs humanitaires à Goma. Karine était une humanitaire dévouée qui travaillait sans relâche pour venir en aide aux enfants et aux familles touchés par les conflits et les crises. Nos pensées accompagnent sa famille, ses amis et ses collègues en cette période extrêmement difficile.»
De Bruxelles, la commissaire européenne chargée de l’aide humanitaire, Hadja Lahbib, a aussitôt condamné l’attaque, rappelant que «les travailleurs humanitaires ne doivent jamais être pris pour cibles. Le droit international humanitaire doit être respecté, toujours». Son homologue belge, le ministre des Affaires étrangères Maxime Prévôt, a dénoncé ce qu’il qualifie de «multiplication de ce type d’attaques, en violation du cessez-le-feu, menées par toutes les parties ces derniers temps», avant d’appeler résolument à la négociation.
LE MESSAGE DE KINSHASA : LA PAIX PAR LE RETRAIT
Au-delà du deuil et des condamnations, le gouvernement congolais a réaffirmé avec clarté sa ligne politique. «Le Gouvernement réaffirme son attachement au respect du droit international humanitaire, notamment en ce qui concerne la protection des populations civiles et du personnel humanitaire opérant sur toute l’étendue du territoire national, y compris les zones sous occupation.»
Et d’ajouter, sans ambiguïté : la protection réelle des civils et des humanitaires «passe avant tout par le retrait des troupes rwandaises et de leurs supplétifs de l’AFC/M23 des zones du territoire national qu’elles occupent illégalement, ainsi que par la restauration pleine et entière de l’autorité légitime de l’État congolais sur l’ensemble de son territoire».
Kinshasa réaffirme également son engagement à œuvrer, aux côtés des Nations Unies et de l’ensemble de ses partenaires, à l’établissement des faits et au renforcement de la protection des populations civiles.
UN CESSEZ-LE-FEU EN CENDRES
Ce drame survient dans un contexte d’une fragilité extrême. Un accord de paix, laborieusement négocié en décembre 2025 sous l’égide de Washington, n’a jamais vraiment tenu. Le cessez-le-feu proposé par l’Angola à compter du 18 février dernier n’a eu, sur le terrain, aucun effet tangible. Les combats continuent. Les drones volent. Et les humanitaires meurent.
Le droit international humanitaire — cette architecture de protection construite après les horreurs du XXᵉ siècle pour que plus jamais les guerres ne dévorent les soignants, les secouristes et les enfants — est aujourd’hui bafoué à Goma en pleine lumière du monde.
EN MÉMOIRE DE TOUTES LES KARINE BUISSET DU MONDE
Karine Buisset n’aurait jamais dû mourir cette nuit-là. Elle aurait dû retrouver sa fille à Belz, déballer ses affaires, raconter ses missions, dormir enfin dans la paix de sa Bretagne. Elle avait choisi d’être là, dans cette ville meurtrie, pour les enfants que personne d’autre ne voulait défendre. Et c’est là, précisément là où elle avait choisi d’être utile, qu’une machine volante l’a effacée de ce monde.
Le Gouvernement de la République Démocratique du Congo, la France, l’ONU, l’Union européenne — tous ont parlé d’une seule voix pour réclamer vérité et justice.
Aristote TALY
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