Au Sénat congolais, l’ancien gouverneur de l’Ituri appelle à une nouvelle doctrine sécuritaire dans les Grands Lacs, tout en mettant en garde sur les défis de gouvernance liés aux nouveaux partenariats économiques internationaux.
Dans l’hémicycle feutré du Sénat congolais, ce jeudi 8 mai 2026, les débats ont parfois pris des allures de confession collective. Derrière les discours officiels et les analyses diplomatiques, une question traversait les esprits : la République démocratique du Congo peut-elle enfin sortir du cycle des guerres régionales qui ensanglantent l’Est du pays depuis près de trois décennies ?
Sous la présidence du speaker du Sénat, Jean-Michel Sama Lukonde, les sénateurs ont examiné les accords de Washington conclus sous l’impulsion du président Félix Tshisekedi, dans un contexte régional encore marqué par les tensions persistantes entre Kinshasa et Kigali.
Mais c’est surtout l’intervention du sénateur Jean Bamanisa Saïdi qui a retenu l’attention. Face à la presse, l’ancien gouverneur de l’Ituri a livré une lecture à la fois politique, sécuritaire et économique de ces accords qu’il considère comme « stratégiques » pour l’avenir de la RDC et de toute la région des Grands Lacs.
Son message tient en une idée centrale : aucune paix durable ne pourra être imposée si les responsabilités restent à sens unique.
« La RDC ne peut pas porter seule le poids de la sécurité régionale »
Dans un ton calme mais ferme, Jean Bamanisa a insisté sur la nécessité d’une réciprocité sécuritaire entre les États de la région.
Depuis plusieurs années, Kigali accuse Kinshasa de tolérer, voire de laisser prospérer sur son territoire les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), groupe armé issu des réseaux responsables du génocide rwandais de 1994. Une question devenue centrale dans les négociations diplomatiques entre les deux pays.
Mais pour Jean Bamanisa, cette lecture ne peut être unilatérale.
« La RDC est en droit d’exiger de ses voisins qu’ils mettent fin aux activités des groupes qui menacent sa stabilité », a-t-il déclaré devant les journalistes.
L’ancien gouverneur rappelle que le territoire congolais reste également exposé à des mouvements armés opérant à partir des pays voisins, notamment en Ouganda et en Angola. Une manière de replacer le débat dans une logique de responsabilité partagée, alors que l’Est de la RDC continue de subir les conséquences des violences attribuées à plusieurs groupes rebelles, dont le M23.
Les chiffres humanitaires rappellent l’ampleur du drame. Selon plusieurs organisations internationales, des milliers de civils ont encore été tués dans l’Est du pays depuis le début de l’année 2026, tandis que des villes stratégiques comme Goma et Bukavu demeurent au cœur des tensions régionales.
Dans ce contexte, les accords de Washington apparaissent comme une tentative diplomatique majeure pour désamorcer une crise devenue internationale. Signé à Washington sous médiation américaine, l’accord prévoit notamment des engagements sécuritaires mutuels, des mécanismes de coordination régionale et un cadre de coopération économique.
Mais plusieurs analystes restent prudents quant à son application effective. Certains observateurs dénoncent déjà une mise en œuvre lente et incomplète sur le terrain.
La mémoire des accords sino-congolais plane sur les nouveaux partenariats américains
Au-delà des enjeux sécuritaires, Jean Bamanisa a également déplacé le débat sur le terrain économique.
Le promoteur de Expo Béton estime que la RDC doit éviter de reproduire certaines erreurs du passé, notamment celles liées aux accords sino-congolais conclus en 2007.
Sans remettre en cause les nouveaux partenariats engagés avec les États-Unis, le sénateur appelle à davantage de vigilance dans la gouvernance des futurs projets structurants.
« Le président de la République a repositionné le Congo sur la scène internationale. Le véritable défi reste maintenant celui de la gouvernance et de la performance de nos structures », a-t-il affirmé.
Derrière cette déclaration se cache une préoccupation profonde : la capacité réelle des institutions et des entreprises congolaises à absorber les opportunités économiques promises par les nouveaux corridors régionaux et les investissements internationaux.
Car pour Jean Bamanisa, le problème du Congo n’est plus seulement diplomatique ou militaire. Il est désormais managérial.
Les corridors économiques comme nouvelle architecture de paix
Dans son intervention, le sénateur a longuement insisté sur les infrastructures régionales, qu’il considère comme des instruments de stabilisation politique autant que des leviers économiques.
La prochaine édition d’Expo Béton accordera ainsi une attention particulière au Corridor de Lobito et au Corridor Central, deux axes logistiques devenus stratégiques dans la compétition économique autour des minerais africains.
Le Corridor de Lobito — soutenu notamment par des intérêts occidentaux et américains — doit relier les zones minières de la RDC et de la Zambie au port angolais de Lobito.
Le Corridor Central, lui, connecte l’Est de la RDC au port tanzanien de Dar es Salaam, en passant par l’Afrique de l’Est.
Pour Jean Bamanisa, ces infrastructures ne doivent pas être perçues comme concurrentes mais complémentaires.
« Les volumes de minerais produits aujourd’hui sont considérables. Un seul corridor ne suffira pas à absorber l’ensemble du trafic », a-t-il expliqué.
Cette vision traduit un changement stratégique profond dans la manière dont certains responsables congolais envisagent désormais la paix : non plus uniquement comme un enjeu militaire, mais comme le produit d’une interdépendance économique régionale.
L’idée est simple : des États reliés par des infrastructures, des échanges commerciaux et des intérêts économiques communs auront davantage à perdre dans la guerre que dans la coopération.
Entre espoir diplomatique et scepticisme régional
Dans les couloirs du Sénat, certains parlementaires saluaient discrètement la tonalité pragmatique de Jean Bamanisa. D’autres restent plus réservés.
Car malgré les avancées diplomatiques enregistrées à Washington, la méfiance demeure profonde entre Kinshasa et Kigali. Les accusations mutuelles persistent, tandis que la situation humanitaire dans l’Est continue d’alimenter la colère d’une partie de l’opinion congolaise.
Le principal défi des accords de Washington sera donc celui de la crédibilité.
Les populations déplacées de Goma, Bukavu, Rutshuru ou Bunagana attendent moins des déclarations diplomatiques que des résultats visibles : le retour de la sécurité, la libre circulation, la réouverture des routes commerciales et la fin des violences.
Dans cette région meurtrie par les conflits successifs, chaque promesse de paix porte désormais le poids des accords non appliqués du passé.
Le pari d’une nouvelle géopolitique congolaise
En soutenant publiquement les accords de Washington, Jean Bamanisa s’inscrit dans une ligne politique qui cherche à repositionner la RDC au cœur des grands équilibres géopolitiques africains.
Son discours révèle aussi une mutation du débat congolais : la guerre dans l’Est n’est plus seulement analysée sous l’angle sécuritaire, mais également comme une bataille économique mondiale autour des minerais stratégiques, des corridors logistiques et des chaînes d’approvisionnement internationales.
Dans cette équation complexe, la RDC tente désormais de transformer son immense vulnérabilité en puissance diplomatique.
Reste à savoir si les engagements signés dans les salons de Washington survivront aux réalités brutales des collines du Kivu.
Car dans les Grands Lacs, l’histoire a souvent appris que les accords de paix valent moins par leurs signatures que par la volonté politique de les appliquer.
Aristote TALY

